A.B. fut jusque dans les années 1960 un sacré personnage. Il vivait dans une commune du Pas de Calais,
située dans les premiers replis des collines d’Artois, dans l’arrière pays Ardrésien !
Paysan d’extraction noble, très riche en biens mobiliers, en terres forestières et agricoles, il avait
hérité de cette immense fortune de sa famille, qui disait-on dans le pays descendait du ‘’ Grand Batard ‘’ de Bourgogne, par la fesse gauche… A.B possédait de nombreuses villas sur la côte
Normande, des immeubles en province et à Paris.
Original et marginal, il fit beaucoup parler de lui, par sa façon d’être. Homme autoritaire, fort de son bien, et de ses droits, connaissant parfaitement les lois surtout celles
enclines en sa faveur, il ne tolérait rien ni personne sur ses domaines, n’hésitant jamais à pointer son fusil de chasse en direction d’un ramasseur de bois mort, ou d’un cueilleur de
champignons…
Petit trapu, le teint rougeaud, toujours vêtu d’un pantalon de toile bleue et d’une veste en velours
noir râpée, rapiécée aux coudes, A.B. n’enlevait jamais le béret crasseux enfoncé jusqu’aux oreilles qui lui servait de couvre-chef !
Il ne fréquentait personne ou presque, on ne lui connaissait aucun ami autre que son notaire maître
H.C. en qui il avait toute confiance. Personne n’entrait jamais dans sa maison. Il recevait les visiteurs et ses employés dehors, signait les baux, et autres papiers notamment lors des livraisons
des vins de Bourgogne dont il était amateur sur la margelle du puits. Lorsqu’il pleuvait ou quand le vent soufflait trop fort il expédiait ces formalités dans une grange, sur la plateforme d’un baignot…
Il avait pour le servir une bonne prénommée marie, une grande et jolie fille brune beaucoup plus jeune
que lui, qui vivait sous son toit. Véritable bonne de curé, Marie assurait l’intendance et épanchait également disait-on dans le village les besoins
intimes du maitre des lieux.
Sa ferme seigneuriale était immense, relativement en bon état, les granges les écuries et autres
bâtiments agricoles avaient été bien entretenus au temps du père.
La demeure était joliment équipée, les parquets cirés, des tentures et des tapis ornaient chaque pièce.
Sur les murs, des tableaux anciens parfaitement conservés
rappelaient la Cène, l’Angélus et autres épopées picturales Flamandes des XI ème et XII ème … Buffets, coffres, commodes, armoires, tables, chaises, fauteuils stylés, meublaient agréablement cette belle
demeure, que décoraient aussi pendules et bronzes…
Cependant A.B se tenait toujours dans l’immense cuisine,
une pièce rustique, dallée grossièrement, avec d’un côté une grande cheminée dans laquelle aurait pu rôtir un bœuf, et à l’opposé un fourneau à bois conçu pour assurer la cuisson des repas d’une maisonnée entière, domestiques
compris…
Au milieu, une grosse et longue table en chêne massif creusée d’une douzaine de trous grands comme de
profondes assiettes, un banc de part et d’autre permettait de s’asseoir. Deux fauteuils en bois grossiers étaient disposés dans l’âtre même de la
cheminée sur l’un d’entre eux un coussin en laine tricoté laissait supposer que Marie avait le droit de veiller le soir avec le maitre…
Contre le mur opposé à la fenêtre, se trouvait un grand lit à baldaquin fermé comme une armoire A.B
dormait aussi dans cette pièce.
Bref le riche fermier vivait pratiquement comme les paysans pauvres du XIII siècle, dans une seule
pièce, sans eau courante, sans électricité !
Au centre de la cour, une tour à échauguettes abritait deux cent couples de pigeons au moins qui se
nourrissaient dans les champs des alentours au grand dam des métayers du personnage. S’il avait abandonné veaux, vaches, cochons, baudets, A.B.
élevait des poules, des canards et des oies que Valère son garde-chasse nourrissait chaque jour…
Orléans un hongre Boulonnais docile à l’attelage, servait à A.B pour faire le tour de ses propriétés et
pour conduire marie à l’église où elle fleurissait l’autel de temps à autre, ou quand ils allaient ensemble se recueillir sur leurs tombes familiales respectives…
Ces visites au bourg suscitaient chaque fois les commentaires des bigotes, et la jalousie de quelques
hommes envieux d’A.B. Sur leur passage, les têtes se baissaient, certaines les yeux clos priaient Dieu ou la Vierge pour l’âme de cette pauvre fille
obligée pensaient-elles de satisfaire un tel monstre.
D’autres ne comprenaient pourquoi il avait la chance de vivre à côté d’une aussi jolie femme.
Toutes et tous plaignaient Marie qui supportait un maitre aussi terrible et rigoureux avec les autres ! Personne cependant n’aurait osé faire la moindre réflexion à Marie ni à l’homme qui était redouté et respecté de tous !
Lorsqu’il se rendait au marché du bourg voisin, il utilisait sa 4 chevaux, cadeau de sa mère défunte,
celle-ci était reconnaissable de loin, car elle portait sur les portières avant l’emblème des comtes de Bourgogne, mais il est vrai qu’elle se faisait remarquer surtout par les fientes de pigeons
qui en maculaient l’habitacle …
Marie l’accompagnait, ils profitaient pour déposer quelques poules, canards, lapins et pigeons
sacrifiés à l’auberge. C’est toujours Marie qui recevait l’argent de cet élevage, du reste un volailler passait à la ferme régulièrement et réglait à
la jeune femme la totalité de ses enlèvements.
Marie ne semblait nullement malheureuse de sa condition. Du reste elle était toujours habillée avec
goût et à la mode, A.B lui parlait avec gentillesse et était avec elle d’une politesse extrême, il la vouvoyait en public (son notaire qui fut aussi mon ami jusqu’à sa mort en l’an 1998) m’assura
toujours qu’A.B aimait cette fille comme sa moitié et même plus et que cet amour étrange était partagé par celle-ci.
Au marché, A.B faisait ses emplettes, uniquement pour l’entretien de son petit outillage, des bombons
et des biscuits dont il raffolait. Marie de son côté achetait des épices et des condiments, mais aussi de quoi laver la vaisselle, un vêtement et des bas quand elle en avait besoin ou
envie.
L’homme ne disait bonjour à personne, ne répondait pas aux salutations des uns et des autres, dont
souvent il était le propriétaire de la maison, de la ferme ou des terres…
Ceux qu’il avait un jour chassés d’un bois, d’un étang ou d’un champ où il interdisait le glanage se
détournaient de son passage, car il avait pour eux un regard glacial et méprisant qui faisait peur !
Un matin, maitre H.C. Son notaire vint lui annoncer que le locataire d’un de ses immeubles parisiens en
l’occurrence un grand hôtel pour ne pas dire un palace n’avait pas honoré deux échéances de loyer. Malgré deux missives de rappel, le directeur
ne donnait pas signe de vie.
Le notaire lui proposa de faire intervenir un huissier de
justice… A.B. lui affirma d’un ton ne permettant pas la réplique qu’il allait s’occuper de cela lui-même !
A.B. remercia son notaire, il lui offrit comme à chacune de ses visites un petit verre de goutte, puis
après que ce dernier eut pris congé, il sortit sa 4 chevaux de sa remise, posa son fusil de chasse enveloppé dans une couverture sur le siège arrière de la voiture et demanda à Marie de lui
préparer un casse-croute.
Après avoir déjeuné, il prit la direction de Paris par la Nationale N° 1 unique route à l’époque pour
se rendre dans la capitale ! Il arriva sans difficulté place Vendôme en fin d’après midi, et gara sa petite Renault devant l’hôtel.
Aussitôt le voiturier se précipita et lui intima l’ordre de ne pas rester là, l’emplacement étant
réservé aux clients de l’établissement.
D’une simple chiquenaude, A.B. fit reculer l’employé et se précipita dans le hall de l’hôtel. Un
réceptionniste à son tour se rua sur notre homme en lui précisant que les mendiants et les clochards n’étaient pas admis dans ce lieu.
Il faut dire qu’A.B. était vêtu comme d’habitude de son pantalon de toile bleue de sa veste en velours
usagée, de ses bottes et qu’il n’avait pas pris la peine de changer de béret, lequel était taché de fientes de pigeons tout comme du reste les épaules de sa veste…
Arrière manant s’écria-t-il en le poussant violemment je
suis A.B. le propriétaire de l’immeuble. Je veux voir le directeur, je viens chercher l’argent qu’il me doit…Et il se précipita vers le bureau du
responsable. Ce dernier qui avait entendu les cris d’A.B et du personnel sortit précipitamment de son antre directionnel et accueillit comme il se doit son propriétaire. Avec moult excuses, il lui remit sur le champ et en espèces l’argent dû avec les intérêts de retard.
A.B. s’en retourna dans sa province…Non sans avoir menacé avant de partir le responsable du palace de
clôturer le bail de location de l’immeuble si la chose devait se reproduire !
A.B. quitta notre bas monde en 1967, il avait 70 ans. N’ayant aucune famille proche, il laissa par
testament à Marie sa bonne une fortune colossale en biens divers, malgré la prodigieuse ponction de l’Etat.
Maitre H.C m’assura que l’héritage caché en or et en espèces amassé par A.B était gigantesque.
Seule Marie savait où il se trouvait ce trésor, elle put en profiter et en faire profiter sa famille ainsi que de nombreux pauvres autour
d’elle…
Marie lui resta fidèle jusqu’à sa disparition une trentaine d’années plus tard. Elle repose depuis aux côtés d’A.B dans le petit cimetière de J.
Je venais de commencer ma carrière journalistique quand mon ami maitre H.C son notaire, après un
succulent dîner, devant une flambée de bois sec, face à une bouteille de vieille prune de Souillac m’a raconté cette histoire !
L’homme vous aurait plu, m’assura-t-il, il n’était pas celui qu’il laissait paraître, je l’aimais
beaucoup malgré sa rudesse. Vous auriez su le faire parler de ses parents, de ses ancêtres, de Marie,
de sa vie …
Bref vous auriez pu lui consacrer un livre !
A.A.Lavoye du Vivier
Pellevoisin le 13 juin 2009