Simple bidasse mon père qui n’en avait rien à faire de la patrie ( Celle-ci ne lui avait rien apporté jusque là et il n’avait rien à défendre. ) Orphelin de père avec une mère absente depuis sa plus tendre enfance, il ne devait sa pitance quotidienne qu’à la vente du cresson qu’il cueillait dans les fossés pendant que les vaches qu’il gardait ruminaient penses pleines…
Quelques mois dans des tranchées sommaires, à regarder passer les avions et les camions ennemis, en respectant les ordres précis des officiers : ‘’ Ne tirez pas pour ne pas nous faire repérer !’’ Bref le pauvre bougre fut comme des milliers d’autres, fait prisonnier sans avoir pu défendre sa peau.
Embarqué avec ses camarades dans des wagons à bestiaux, après des heures de marche sous les trombes d’eau, ou sous le soleil brulant, mon père fut interné dans un camp de transit pendant sept semaines.
Privé de tout, sans autre nourriture qu’un quignon de pain ou une louche de soupe douteuse, qui si elle lui remplissait l’estomac, avait surtout des vertues laxatives, bref pour être plus trivial elle lui donnait la chiasse jusqu’au sang…
Mon père fut obligé dans ce camp pour survivre, de profiter de temps à autre d’une tartine de pain rassit qu’un prisonnier Polonais compatissant lui lançait dans les latrines communes. Il dut parfois quand il n’arrivait pas à saisir au vol cette tartine, casser la partie ayant trempé dans la merde et se nourrir du reste…
Dans ce camp, les nazis sélectionnaient leurs esclaves potentiels : Certains pour les faire travailler dans leurs usines, d’autres pour remplacer les agriculteurs envoyés au front… Les inutiles, les malingres et les malades étaient expédiés dans les camps d’extermination…( Chacun connaît l’histoire du moins je l’espère ! )
Un des compagnons d’infortune de mon pauvre père, fils d’aristocrate instruit, au courant des besoins ‘’ des boches ’’ à l’époque lui conseilla de se déclarer comme lui : Ouvrier agricole, cela lui sauva la vie…
Il fut embarqué pour l’Allemagne profonde, et remplaça en premier lieu un jeune fermier tué sur le front Russe… Inutile de préciser les insultes, les affronts, la méchanceté et la haine dont firent preuve les proches de ce garçon tombé au champ d’honneur, envers ce pouilleux, ce mauvais soldat, ce bon à rien de ‘’Françouze.’’
Bref mon père s’il avait désormais à manger chaque jour dut supporter les lazzis et les quolibets quotidiens du petit monde hostile qui l’entourait.
La faim n’était plus sa hantise permanente, il avait toujours quelque chose à manger. Dans une ferme il y a des poules, des œufs des légumes…Et puis, il fallait nourrir à peu près correctement l’homme afin qu’il puisse travailler dur. Comme il fallait nourrir les bêtes de somme afin qu’elles accomplissent leur besogne !
Il alla donc de ferme en ferme, durant cinq ans, une bonne, une mauvaise, des braves gens, des salauds…
Mon père fut libéré par les Américains qui conseillèrent aux anciens prisonniers de dénoncer les personnes qui avaient fomentés maltraitances, sévices, insultes envers eux afin de les punir sévèrement.
Mon père qui était bon et charitable ne dénonça personne. Il n’aspirait qu’à une chose… Tourner la page. Retrouver sa jeune épouse qu’il avait quitté sept ans
plus tôt, enceinte de quelques mois, sur le quai de la gare.
Il
était surtout impatient de connaître sa petite fille qu’il n’avait jamais vu !
Inutile de dresser le portrait de ce pauvre garçon qui privations et peurs obligent, avait perdu ses cheveux, la plupart de ses dents, bref à 26 ans c’était déjà un vieil homme…
Il revint dans sa commune sans tambour ni trompette un mardi vers 12 h. et dut déjeuner rapidement, car il fallait assurer le travail laissé par François, le frère de son épouse appelé la
veille pour effectuer son temps dans l’armée Française...Mon père dés 14 h ce même jour empoigna le cordeau et le fouet pour mener Zobi le hongre boulonnais familial attelé à son
tombereau.
Mon Père en 1936 .......................Mon Père en 1944
L’équipage homme, cheval et matériel avait été loué par mon grand-père à une entreprise de charroi chargée du déblaiement des gravas des maisons en ruine, bombardées par
l’ennemi, mais surtout par nos alliés britanniques !
Mon père avait à peine eut le temps de voir son épouse et sa petite fille, qui du reste avait eu peur de lui. Il est vrai qu’il ne correspondait pas à la photo ancienne que ma mère lui
montrait sans cesse..
Mon grand père glorieux ancien de 14/18 qui avait fait Verdun et embroché du prussien au Chemin des Dames, avait une sorte de mépris pour ce jeune bon à rien qui s’était laissé faire
prisonnier et n’avait même pas réussit à s’évader…
Il n’avait qu’à travailler et courber la tête, puisqu’il n’avait sut faire que cela durant des années
Le temps passa, mon père travailla dur : Il fut tour à tour employé dans une carrière, manœuvre, maçon, cimentier, coffreur etc… Il trouva enfin aux abords de la quarantaine, un emploi stable dans une usine métallurgique, où il termina sa carrière à 65 ans.
Mon père était un homme très courageux, qui ne savait pas rester sans rien faire.
Les soirs, dimanches et jours de fêtes, le jardin potager occupait une grande partie de son temps libre, les poules, les canards, les lapins et les pigeons lui donnaient bien de l’occupation aussi, qui plus est ses beaux frères ( il en avait sept ) avaient toujours quelque chose à bâtir ou à réparer. Il ne savait pas leur dire non. Il est vrai en revanche qu’il pouvait compter sur certains d’entre eux quand il avait besoin d’un service. Mon père savait aussi réparer les semelles et les talons de chaussures, bref il n’arrêtait jamais.
Sa seule distraction, c’était la chasse au gibier d’eau, à partir d’une petite hutte située sur le bord d’une mare, grande comme un mouchoir de poche…
Il prenait du plaisir à tirer quelques canards, bécassines, foulques et poules d’eau Il était parfois invité en plaine par Marcel un de ses amis d’enfance, marchand de bombons, qui possédait des terres. Cela lui donnait l’occasion de tuer un lièvre et quelques perdreaux toujours avec des cartouches qu’il fabriquait lui-même ! Ces gibiers arrangeaient bien les finances de ma mère qui n’avait pas de viande à acheter durant quelques jours.
L’invasion du doryphore !
Malgré le temps écoulé, mon père avait toujours bien évidement de la rancœur envers les Allemands. Un jour la petite maison en bois située juste en face de la sienne ( Un Castor, qu’il avait construit de ses mains, ) fut à vendre. C’est un Allemand nommé Willy qui l’acheta …
Ce brave homme ancien prisonnier avait aimé pendant sa captivité une paysanne française et il était resté près d’elle après sa libération. Il avait travaillé dans des fermes et s’était intégré dans la vie de sa commune.
Mon père fut très mécontent de voir arriver le ‘’ doryphore ‘’ c’est comme cela qu’il appelait les ‘’boches ‘’
Willy cependant se révéla être un homme charmant, poli, courtois, toujours prêt à rendre service. Qui plus est c’était un excellent jardinier.
C’est lui fit les premiers pas vers mon père, en le saluant d’abord de loin régulièrement . Puis une fois, sous un prétexte de bon voisinage, il traversa la rue pour lui dire un mot. Quelques jours plus tard ils discutèrent plus longuement de choses et d’autres, notamment des misères de la guerre. Simple bidasse le pauvre doryphore avait connu lui aussi bien des vicissitudes !
Les années de captivités les affronts, les privations les rapprochèrent. Mon père retissant au départ, ne refusa cependant pas la main tendue de l’ennemi d’avant.
Willy un jour lui offrit des graines qu’il avait en trop, des plants en surnombre, ou quelques salades montées pour rafraichir ses poules.
Un soir à ma grande surprise mon père m’avoua : ‘’ Je suis allé voir le potager du doryphore, c’est un sacré jardinier. Ses pommes de terre sont plus belles que les miennes. Il va me donner des plants l’an prochain !
Peu à peu, une réelle amitié lia mon père au doryphore et cela dura des années. Quand ma mère quitta ce bas monde, Willy fut d’un grand réconfort pour mon père, n’hésitant jamais à lui rendre un service, à s’enquérir s’il n’avait besoin de rien. Le doryphore était devenu pour mon père un ami sincère !
Un jour il lui avait dit ‘’ Dire que nous aurions pu nous tirer dessus Anton ! Parce que nous étions ennemis sans savoir pourquoi !’’ Ils avaient le même âge 73 ans.
Mon père un matin ne se leva pas… Il mourut le lendemain sans bruit pour n’indisposer personne ! Willy était là, prostré, en pleurs, au bord de son lit. Le doryphore pleurait son meilleur ennemi…
Quelques semaines plus tard, victime d’une crise cardiaque Willy le rejoignit au cimetière !
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Cette histoire est vraie. Elle m’a été racontée par Gérard V. Un ancien camarade d’école du quartier du Fort-Nieulay à Calais dans le Pas de Calais …
Mon père n’affirma-t-il n’a jamais rien réclamé à la France ni à l’Allemagne malgré qu’il ait travaillé comme un esclave cinq ans durant sans salaire, sans indemnité ! Il n’a jamais cherché à obtenir gloire et honneur pour ces années perdues et ses souffrances…
Il avait pourtant subit cette guerre autant que certains, qui se targuent à longueur d’émissions de télévision et de radio de faits guerriers, de captivité, de discrimination, rappelant au passage les sévices, les privations les tortures physiques et morales qui ont dut endurer…
Mon père parlait rarement de ses années de misère ! Il ne souhaitait pas en tirer un quelconque profit honorifique ou financier… Il voulait simplement que règne la paix sur terre !
Je profite de cette histoire relatée en souvenir du père de mon ami d’enfance, pour rendre un vibrant hommage à Monsieur Michel Altazin, qui fut notre instituteur, notre ami, notre guide, et le père spirituel de bien des gamins du Fort-Nieulay d’après guerre !
A.A.Lavoye du Vivier
Pellevoisin ( Indre ) le 25/08/2009