Mardi 25 août 2009
Antoine,  mon pauvre père venait d’avoir 19 ans en 1937,  quand il dut  partir accomplir son service militaire.  Incorporé dans les fantassins il fut durant deux ans versé  dans un régiment cantonné dans l’Est de la France. Il se retrouva donc en moins de temps qu’il ne faut pour tirer un coup de canon,  aux abords de la ligne Maginot,   lorsque nos éminents stratagèmes  politiques de l’époque  déclarèrent la guerre à l’Allemagne.

 

Simple bidasse mon père qui n’en avait rien à faire de la patrie ( Celle-ci  ne lui avait rien apporté jusque là et il n’avait rien à défendre. )  Orphelin de père avec une mère absente depuis sa plus tendre enfance, il ne devait sa pitance quotidienne  qu’à la vente  du cresson qu’il cueillait  dans les fossés  pendant que les vaches qu’il gardait ruminaient penses pleines…

 

Quelques mois dans des tranchées sommaires, à regarder passer les avions et les camions ennemis, en respectant les ordres précis des officiers : ‘’ Ne tirez pas pour ne pas nous faire repérer !’’  Bref le pauvre bougre fut comme des milliers d’autres,   fait prisonnier sans avoir pu défendre sa peau.  

 

Embarqué avec ses camarades  dans des wagons à bestiaux, après des heures de marche sous les trombes d’eau,  ou sous le soleil brulant,  mon père fut interné dans un camp de transit  pendant  sept semaines.

 

Privé de tout, sans autre nourriture qu’un quignon de pain ou une louche de soupe douteuse, qui si elle lui remplissait  l’estomac, avait surtout des vertues laxatives, bref pour être plus trivial elle lui donnait la chiasse jusqu’au sang…

 

Mon père fut obligé dans ce camp  pour survivre,  de profiter de temps à autre d’une tartine de pain rassit qu’un prisonnier  Polonais compatissant   lui lançait dans les latrines communes. Il dut parfois  quand il n’arrivait pas à saisir au vol cette tartine, casser la partie ayant trempé dans la merde et se nourrir du reste…

 

Dans ce camp,  les nazis sélectionnaient  leurs  esclaves potentiels : Certains pour  les faire travailler dans leurs usines,  d’autres pour remplacer les agriculteurs envoyés au front… Les inutiles, les malingres et les malades  étaient  expédiés dans les camps d’extermination…(  Chacun connaît l’histoire du moins je l’espère ! )

 

Un des compagnons d’infortune de mon pauvre père,  fils d’aristocrate   instruit,   au courant des besoins ‘’ des boches ’’ à l’époque lui conseilla de se déclarer comme lui : Ouvrier agricole, cela lui sauva la vie…

 

Il fut embarqué pour l’Allemagne profonde,  et remplaça en premier lieu un jeune fermier  tué sur le front Russe…  Inutile de préciser  les insultes,  les affronts,  la méchanceté et la haine dont firent preuve les proches de ce garçon tombé au champ d’honneur,    envers ce pouilleux,  ce mauvais soldat, ce  bon à rien de ‘’Françouze.’’  

 

Bref mon père s’il avait désormais à manger chaque jour  dut supporter  les lazzis  et  les quolibets quotidiens  du  petit monde  hostile qui l’entourait.

 

La faim n’était plus sa hantise permanente, il avait toujours quelque chose à manger. Dans une ferme il y a des poules, des œufs des légumes…Et puis, il fallait nourrir à peu près correctement  l’homme afin qu’il puisse travailler dur. Comme il fallait nourrir les bêtes de somme afin qu’elles accomplissent leur  besogne ! 

 

Il alla donc de ferme en ferme,  durant cinq ans, une bonne, une mauvaise, des braves gens, des salauds… 

 

Mon père fut libéré par les Américains qui conseillèrent aux anciens prisonniers de dénoncer les personnes qui avaient fomentés maltraitances,  sévices,  insultes  envers eux  afin de les punir sévèrement.

 

 Mon père qui était bon et charitable ne  dénonça personne.  Il n’aspirait qu’à une chose… Tourner la page.   Retrouver sa jeune épouse qu’il avait quitté sept ans plus tôt,  enceinte de quelques mois, sur le quai de la gare.  Il était surtout impatient de connaître sa petite fille qu’il n’avait jamais vu !

 

Inutile de dresser le portrait de ce pauvre garçon qui privations et peurs obligent,  avait perdu ses cheveux,  la plupart de ses dents,  bref à 26 ans c’était déjà un vieil homme…

 

               

Il revint dans sa commune sans tambour ni trompette un mardi vers 12 h. et dut déjeuner rapidement, car il fallait assurer le travail laissé par François, le frère de son épouse appelé la veille pour effectuer son temps dans l’armée Française...Mon père dés 14 h ce même jour empoigna le cordeau et le fouet pour mener Zobi le hongre  boulonnais familial  attelé à son tombereau. 
 

    Mon Père en  1936 .......................Mon Père en 1944

L’équipage homme, cheval et matériel avait  été loué par mon grand-père à une entreprise de charroi chargée du déblaiement  des gravas  des maisons en ruine,  bombardées par l’ennemi,   mais surtout par nos alliés britanniques !
Mon père avait à peine eut le temps de voir son épouse et  sa petite fille, qui du reste avait eu peur de lui. Il est vrai qu’il ne correspondait pas à la photo ancienne que ma mère lui montrait sans cesse..


Mon grand père glorieux ancien de 14/18 qui avait fait Verdun et embroché du prussien  au Chemin des Dames, avait une sorte de  mépris pour ce jeune bon à rien qui s’était laissé faire prisonnier et n’avait même pas réussit à s’évader…
 

Il n’avait qu’à travailler et courber la tête, puisqu’il n’avait sut faire que cela durant des années

  

Le temps passa,  mon père travailla dur : Il fut tour à tour employé dans une carrière,  manœuvre,  maçon, cimentier, coffreur etc…   Il trouva enfin aux abords de la quarantaine, un emploi stable dans  une usine métallurgique,  où il termina sa carrière à 65 ans.

 

Mon père était un homme très courageux, qui ne savait pas rester sans rien faire.

Les soirs, dimanches et jours de fêtes, le  jardin potager occupait une grande partie de son temps libre,  les poules, les canards,  les lapins et les pigeons lui donnaient bien de l’occupation aussi,  qui plus est  ses beaux frères ( il en avait sept  ) avaient toujours quelque chose à bâtir ou à réparer. Il ne savait pas leur dire non.  Il est vrai en revanche qu’il pouvait compter sur certains d’entre eux quand il avait besoin d’un service.  Mon père savait aussi réparer les semelles et les talons de chaussures,  bref il n’arrêtait jamais.

 

Sa seule distraction,  c’était la chasse au gibier d’eau, à partir d’une petite hutte située sur le bord d’une mare, grande comme un mouchoir de poche…  

Il prenait du plaisir à tirer quelques canards, bécassines,  foulques et poules d’eau  Il était parfois invité en plaine par Marcel un de ses amis d’enfance,  marchand de bombons,  qui possédait des terres. Cela lui donnait l’occasion de tuer un lièvre et quelques perdreaux toujours avec des cartouches qu’il fabriquait lui-même !  Ces gibiers  arrangeaient  bien les finances  de ma mère qui n’avait pas de viande à acheter durant quelques  jours.

 

L’invasion du doryphore !

 

Malgré le temps écoulé,   mon  père  avait toujours  bien évidement de la rancœur envers les Allemands.  Un  jour la petite maison en bois située juste en face de la sienne ( Un Castor, qu’il avait construit de ses mains, )  fut à vendre.  C’est un Allemand nommé Willy  qui l’acheta …

Ce brave homme ancien prisonnier  avait  aimé pendant sa captivité  une paysanne  française et il était resté près d’elle  après sa libération.  Il avait travaillé dans des fermes et s’était intégré dans la vie de sa commune.

  

Mon père fut très mécontent de voir arriver le ‘’ doryphore ‘’ c’est comme cela qu’il appelait les ‘’boches ‘’

 

Willy cependant se révéla être un homme charmant,  poli, courtois, toujours prêt à rendre service.  Qui plus est  c’était un excellent jardinier.

 

C’est lui fit les premiers pas vers mon père, en le saluant d’abord de loin régulièrement . Puis une  fois, sous un prétexte de bon voisinage,  il  traversa la rue pour lui dire un  mot. Quelques jours plus tard ils discutèrent plus longuement de choses et d’autres, notamment des misères de la guerre.  Simple bidasse le pauvre doryphore   avait connu lui aussi bien des vicissitudes !

 

 Les années de captivités les affronts, les privations les rapprochèrent.  Mon père retissant au départ,  ne refusa cependant pas  la main tendue de l’ennemi d’avant.

Willy un jour  lui offrit des graines qu’il avait en trop,   des plants en surnombre,  ou quelques salades montées pour rafraichir  ses poules.

 

Un soir à ma grande surprise mon père m’avoua : ‘’ Je suis allé voir le potager  du  doryphore, c’est un sacré jardinier. Ses pommes de terre sont plus belles que les miennes. Il va me donner des plants l’an prochain !

 

Peu à peu, une réelle amitié lia mon père au doryphore et cela dura des années. Quand ma mère quitta ce bas monde, Willy fut d’un grand réconfort pour mon père, n’hésitant jamais à lui rendre un service,  à  s’enquérir s’il n’avait besoin de rien.  Le doryphore était devenu  pour mon père  un ami sincère !

 

Un jour il lui avait dit ‘’ Dire que nous aurions pu nous tirer dessus Anton ! Parce que nous étions ennemis sans savoir pourquoi !’’  Ils avaient le même âge  73 ans. 

 

Mon père  un matin  ne se leva pas… Il  mourut le lendemain sans bruit  pour n’indisposer personne !  Willy était là, prostré,  en pleurs, au bord de son lit.  Le doryphore  pleurait  son meilleur  ennemi…

 

Quelques semaines plus tard,  victime d’une crise cardiaque  Willy le rejoignit au cimetière !

 

                                                                    xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

 

 

Cette histoire est vraie. Elle m’a été racontée par Gérard V.  Un ancien camarade d’école  du quartier du Fort-Nieulay  à Calais  dans le Pas de Calais …

 

Mon père n’affirma-t-il n’a jamais rien réclamé à la France ni à l’Allemagne malgré qu’il ait travaillé comme un esclave cinq ans durant sans salaire, sans indemnité ! Il n’a jamais cherché à obtenir gloire et honneur pour ces années perdues et ses souffrances… 

 

Il  avait pourtant subit  cette guerre autant  que certains,  qui se targuent à longueur d’émissions de télévision  et de radio de faits guerriers,  de captivité, de discrimination, rappelant au passage les sévices, les privations les tortures physiques et morales qui ont dut endurer…

 

Mon père parlait rarement de ses années de misère ! Il ne souhaitait  pas en tirer un quelconque profit honorifique ou financier… Il voulait simplement que règne la paix sur terre !

 

Je profite de cette histoire relatée en souvenir  du  père de mon ami d’enfance, pour rendre un vibrant hommage  à  Monsieur Michel Altazin,  qui fut notre instituteur,   notre ami,  notre guide,  et  le  père spirituel  de bien des gamins du Fort-Nieulay d’après guerre !

 

 

                                       A.A.Lavoye du Vivier 

 

 

Pellevoisin ( Indre ) le 25/08/2009

 

                                

 

Par Chevalier de Clermont - Publié dans : Histoires Vraies
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